Les Enfants de Raymond Roussel

LES ENFANTS DE RAYMOND ROUSSEL

scénario


PROLOGUE
Noir

 
 

(Voix off)

 
 

S : Notre oncle est mort
L : Nous sommes à la recherche
S : À la tête d'une immense fortune
L : Les enfants de Raymond Roussel
S : Notre oncle est mort
L : Le secret de sa fortune est perdu dans ses papiers
S : Sa maison vide
L : Les enfants de Raymond Roussel

PLAN 1. Intérieur jour. Salon
Une table recouverte d’une nappe, avec un chandelier et une carafe, en plan rapproché. Un fatras de papiers, boîtes, albums de cartes postales, livres. Deux mains entrent et sortent du champ régulièrement en prenant et délaissant des documents.

(Voix off) L : Mourir dans ces conditions, c’est à peine croyable ! Nous l’avons si peu connu et il était si riche.
S : Des quittances de loyer, des factures ! J’ai bien peur qu’il ait tout brûlé avant de mourir.
L : C’était sûrement un célibataire pingre.

PLAN 2. Intérieur jour. Salon.

Le salon en plan général. À l’avant-plan, Sylvie scrute avec une loupe des documents. À l’autre bout de la table, Laurence regarde des négatifs à la lumière d’une lampe 1900. Elles sont toutes deux habillées en peignoir. Laurence croque dans des meringues posées sur une assiette blanche. Le mur du fond est une bibliothèque.

S : Il collectionnait des objets inutiles pour meubler sa solitude.
L : (se levant) Laisse tomber ces vieux papiers !

Elle sort du champ par la gauche.

S : Tu as tort (Silence). Il a dû nous confier la clé de sa fortune sous la forme d’un cryptogramme. Ces papiers doivent révéler…
L : (Off) Rien du tout ! C’est honteux. Nous sommes deux nièces malheureuses.
S : Oh, tais-toi ! (Elle se lève et sort par la droite).

Salon vide très bref.

PLAN 3. Intérieur jour. Salon 2.
Un magnétophone à bandes, posé sur un pupitre, devant un mur sur lequel sont épinglés des cartes anciennes et le portrait présumé de l’oncle.

La voix de l’oncle : Je suis poursuivi par le démon du voyage depuis l’âge de 17 ans. J’ai connu la mer de Chine, l’Océan, l’allée des tombes Ming, le palais d’Été, les chaînes du Tibet. J’ai traversé les Indes et le Turkistan. Mon maître fut Schliemann : découvrir dans les lieux mouvementés du voyage les vestiges d’une épopée ancienne a été ma joie et ma consolation.

PLAN 4. Intérieur jour. Salon 2.
Des cartes épinglées au mur. Une plante verte devant un rideau blanc et des lampes 1900. Le magnétophone est posé sur le pupitre. Laurence scrute avec une loupe les cartes ; Sylvie en avant-plan à droite de l’image est assise sur un fauteuil. Elle fume un long cigare et tient un livre de la Comtesse de Ségur à la main. Elles sont toutes deux habillées en pantalon, chemise blanche, gilet, cravate.

La voix de l’oncle : J’ai dilapidé ma fortune, de croisières en courses automobiles et nul regret ne m’atteint lorsque je contemple les cartes du monde, sombres et mélancoliques. Je lis doucement les noms des villes et mon âge se dissout dans l’étendue des paysages.

À la fin de l’enregistrement, Laurence, de dos, commence à chantonner la comptine « Dans un flacon/ Un limaçon/ se tricotait des bottes./ Sur le plancher/ Une araignée/ enfilait sa culotte./ J’ai vu dans le ciel/ Une mouche à miel/ Gratter sa guitare,/ Un rat tout confus/ Sonner l’angélus/ Au son d’la guitare. », jusqu’à la fin du plan.

S : Cet enregistrement ne veut rien dire. Il collectionne maintenant les voyages comme des pièces rares. Procédons par ordre : pour déchiffrer un message, il faut inverser le sens de la lecture. Arrête avec tes comptines ! Nous ne sommes plus des enfants.

Elle sort du champ.

S : (Off) Ainsi une phrase verticale doit être lue tous les deux mots ou à l’horizontal. Il s’agit de multiplier les grilles de lecture. Notre enquête est interrompue par le choix du message chiffré. Est-ce une quittance de loyer ? Une bande magnétique ? Une photo ?

Laurence contenue à chantonner, seule à l’image.

PLAN 5. Intérieur nuit. Grenier.
Sylvie et Laurence rentrent dans une pièce éclairée par des projecteurs de théâtre. Elles sont en chemise de nuit et tiennent des chandeliers. Deux paravents sont disposés à gauche et à droite du plan. Elles rentrent dans le champ sur les côtés.

L : Notre oncle était régisseur au théâtre de l’Odéon, et cleptomane de surcroît. Chaque soir, il ramenait chez lui un projecteur.
S : Tu dis n’importe quoi !
L : Le directeur du théâtre ne l’a jamais beaucoup payé. (Elle se retourne vers S.) Tu penses, avec un tel vice !
S : Régisseur !
L : Son appartement était un théâtre de chambre.

Sylvie éteint les projecteurs un à un. Le noir se fait peu à peu. Il ne reste que les points blancs des chandeliers qu’elles éteignent en soufflant.

S : Cet oncle est une invention de ton esprit malade !
L : Menteuse !

Le noir est complet. Début musique : Offrande musicale, Bach.

S : (chuchoté) L’emplacement en étoile des projecteurs est un Signe. Chaque faisceau de lumière dessine un pays de la Carte.

PLAN 6. Intérieur nuit. Écran blanc.
7 diapositives de radiographies du corps humain sont projetées sur un mur.

Voix off L : Pauvre oncle : il passé sa vie de cliniques en sanatoriums. Les lieux de sa convalescence se sont emplis pour lui d’une sourde tristesse.
S : La carte du monde est l’ombre portée d’un corps humain.
L : Son corps était devenu diaphane. Il cheminait dans des corridors et des antichambres. Tout son argent s’est consumé en soins.
S : Les trajets de voyage projettent le dessin de la circulation sanguine.
L : Nous étions sans nouvelles.
S : Cherchons, s’il est encore temps !
L : Partons, s’il est encore temps !

PLAN 7. Intérieur nuit. Mur blanc.
Fin musique.
Le noir s’éclaire d’une lumière rasante : projection d’ombres chinoises. Ce sont des figurines schématiques (corps, animaux) qui s’enflamment.

Voix off

 
 

L : Notre oncle était l’Empereur de Chine !
S : Découvrir sur la carte
L : Il traversait les plaines de son royaume enflammé
S : Les signes du trésor
L : Sa vie est un miracle porté à incandescence.
S : Ton Empereur n’est qu’un rêve !
L : Menteuse !
S : Tu as triché !

Une suite d’ombres s’enflamme. Bruit d’allumettes frottées. L’écran devient blanc. Reprise musique.

L : Je déteste les oncles
S : Le théâtre intérieur
L : Perdues pour perdues
S : Tu as triché
L : (Soupir) Si nous pouvions ne jamais vieillir !

Fin musique. Cut.
Générique parlé.

Notes : Tous les plans sont fixes, en cadre large. Les mouvements sont donnés par les déplacements des actrices. Chaque plan doit évoquer un théâtre de marionnettes.


***

Publié dans les « Cahiers Raymond Roussel », n°3, Minard, 2008.

 
 

Voir également: Les Calculs des images, Entretien avec Hermes Salceda, Cahiers Raymond Roussel, n°3, Minard, 2008.