Dans la Glace à trois faces de Jean Epstein, trois femmes aimant le même homme en dressent un portrait si dissemblable que de l’une à l’autre il en devient méconnaissable, disparaît sous son reflet. Un gros plan des lentilles d’un phare, récurrent, est un autre hommage à Epstein et à ses jeux optiques. Comme chez l’auteur de Finis Terræ, ce phare trop lumineux, cette lumière trop forte nous renvoie à un point aveugle. Trois Faces juxtapose trois portraits de villes méditerranéennes (Barcelone, Marseille, Gênes), en interroge les similitudes et les différences, l’identité européenne et la dimension frontalière, des joueurs de dominos aux joueurs de cartes, du guidage GPS à l’architecture assistée par ordinateur, du plan esquissé sur un coin de table au relevé des géomètres, des points de vue panoramiques aux touristes maniaques du presse-bouton, du poète catalan à l’urbaniste génois. Ces portraits tiennent parfois de la carte postale. C’est que la carte postale illustre et cache à la fois, elle enrobe et détourne le regard, elle rend le visible invisible : une langue qui se meurt à Barcelone, un centre de rétention introuvable à Marseille, un développement urbanistique virtuel à Gênes, pivot entre l’Europe du Nord et l’Afrique du Nord. D’une ville à l’autre, le film met le doigt sur une même contradiction : des villes de passage et de frontière, carrefours des continents et centres opaques de disparitions.
 
Yann Lardeau
Catalogue Festival Cinéma du réel, 2008
 
 
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Note

Lors d’un séjour à la frontière de l’Espagne, il y a quelques années, j’ai été frappé par des scènes curieuses se déroulant en gare de Cerbère. Même si le poste de douane est abandonné et les guichets de change fermés, on peut voir nombre d’étrangers refoulés. Des Russes, des Roumains souhaitent passer en Espagne. Où vont-ils ? Pourquoi passer de France en Espagne ? Des policiers que seul un brassard noir permet d’identifier délogent de force les étrangers du train. Une réalité de l’immigration apparaît, discrète et féroce à la fois. L’écart entre l’instauration d’un territoire européen économique et le trafic humain s’incarne tout à coup. J’ai eu envie de réaliser un film qui prendrait cette réalité frontalière comme toile de fond.
Alors que l’Europe tente de se construire, on peut apercevoir des lignes de fracture, des frontières à l’intérieur de chaque pays. J’ai choisi trois villes portuaires de la Méditerranée : Barcelone, Marseille et Gênes. J’ai privilégié pour chacune de ces villes un angle d’attaque : la question du bilinguisme à Barcelone entre catalan et castillan, la présence invisible d’un centre de rétention sur le port de Marseille, le devenir urbanistique de Gênes. Autant de cadres, linguistiques, juridiques, urbanistiques, en vue d’interroger la frontière à travers le témoignage de passeurs : traducteurs à Barcelone, accompagnatrices au centre de rétention de Marseille, urbaniste génois.
La question pour un cinéaste aujourd’hui : comment montrer un réel qui tend de plus en plus à sa propre virtualisation, voire à sa propre opacité. Le centre de rétention interdit à la visite en est l’un des symptômes. Il s’agit moins dès lors de forcer le réel que d’inscrire ce point aveugle dans le film lui-même, de réfléchir les conditions optiques de notre expérience à travers l’influence du tourisme (le devenir muséal des villes européennes), mais également la place de l’écran de l’ordinateur dans notre approche du réel (le GPS d’un taxi barcelonais ou les leçons d’architecture à Gênes).
Le titre est un hommage au film de Jean Epstein, la Glace à trois faces, film d’avant-garde des années trente. D’où la forme sonate de Trois faces, le jeu de rimes visuelles entre chaque partie, la multiplicité des langues. Qu’en est-il du vœu cosmopolite des avant-gardes ? La forme est-elle encore le lieu de l’utopie ?

Érik Bullot, janvier 2008

 

Filmographie de Erik Bullot

 
Je disais : le cinéma d’Érik Bullot montre ce qu’il n’a pas vu. Je veux dire : il montre ce que l’œil ni l’optique ne peuvent voir, physiquement voir. Au plus simple (au plus simplement exprimable ou descriptible – car par ailleurs il n’y a jamais rien là que d’assez complexe), c’est l’idée du cinématographe comme machine à montrer l’invisible, ce dont on est sûr que personne ne l’a vu de ses yeux vu. Il est beaucoup de variantes de l’invisible, mais Bullot en cultive une par-dessus toutes les autres : celle qui naît de l’intervalle (en un sens, de prime abord, vertovien lui aussi), de la distance entre deux phénomènes. Distance spatiale, parfois (mais jamais directement montrée, au mieux, suggérée, comme dans Séchage, qui rend intuitivement perceptible une distance imprécisée). Distance temporelle, plus souvent, étendue de temps entre deux moments, comme, exemplairement et par principe, dans les deux chapitres du journal filmé (le Calcul du sujet, Oh oh oh !). Distance musicale enfin, selon le calcul mystérieux des puissances, des forces et des qualités que Vertov a imaginé, et que Bullot, spontanément ou très consciemment, a mis en œuvre. Pour faire surgir – et faire voir – un intervalle entre les choses, il faut les filmer de manière qu’elles échappent autant que faire se peut à la mise en scène, qu’elles ne commencent pas à raconter une histoire. Il faut les filmer pour elles-mêmes, et je dirais : avec elles-mêmes, en elles-mêmes. Montrer n’est pas adopter un point de vue sur des choses – toupies, verres, balles, manèges –, des phénomènes – foudre, énergie, tourbillons – ou des événements – la rencontre, la migration, la promenade orientée. Montrer est un mouvement en soi, non asservi ou non entièrement asservi à une conscience, et qui rende compte d’une dynamique des choses, des phénomènes et des événements.

Jacques Aumont, L'Œil sa Muse.