Créée en 1930 par le compositeur autrichien Ernst Toch, la pièce musicale Geographical Fugue relève du sprechgesang, c’est-à-dire du parlé-chanté. Écrite pour quatre pupitres (ténor, alto, soprano et basse), sous forme de fugue, elle énumère des lieux géographiques (Canada, Málaga, Rimini, Brindisi…) à la manière d’une cartographie musicale. C’est une pièce rythmique, à la fois précise et drôle, qui provoque très souvent le rire par son caractère déconcertant. Écrite originalement en allemand (Fuge aus der Geographie), elle a été traduite par les compositeurs Henry Cowell et John Cage. Pièce de répertoire pour les chorales, Geographical Fugue est très célèbre aux États-Unis, souvent interprétée à la faveur des spectacles de fin d’année dans les conservatoires et les universités. Sans doute concilie-t-elle la drôlerie à un sens démocratique de la musique.

Trinidad !
And the big Mississippi
And the town Honolulu
And the lake Titicaca,
The Popocatepetl is not in Canada,
Rather in Mexico, Mexico, Mexico !
Canada, Málaga, Rimini, Brindisi
Canada, Málaga, Rimini, Brindisi
Yes, Tibet, Tibet, Tibet, Tibet,
Nagasaki ! Yokohama !
Nagasaki ! Yokohama !

Tourné dans la chapelle de l’École natio­nale supérieure d’art de Bourges, avec les chanteurs Anne Le Goff, Marion Sarrazin, Lancelot Dubois et François Martin, sous la direction musicale de Loïc Pierre, le film Fugue géographique propose une interprétation rythmique et visuelle de cette pièce musicale.

Érik Bullot, septembre 2013

Note sur Tongue Twisters
« J’ai réuni il y a quelques années dans un studio d’enregistrement à Berkeley des modèles, la plupart américains, bilingues, voire trilingues (ils sont étudiants ou professeurs). Chacun s’est exercé à prononcer des tongue twisters (on traduit en français par virelangues) dans sa première ou seconde langue. Ce sont ces phrases difficiles à prononcer, souvent dénuées de sens, qui multiplient les obstacles par allitérations successives. Je vous en cite quelques-unes, en français : Le poivre fait fièvre à la pauvre pieuvre, Un pâtissier qui pâtissait chez un tapissier qui tapissait dit un jour au tapissier qui tapissait : vaut-il mieux pâtisser chez un tapissier qui tapisse ou tapisser chez un pâtissier qui pâtisse ? ou, plus célèbre encore, Un chasseur sachant chasser doit savoir chasser sans son chien de chasse. D’autres encore : en anglais, How much wood would a woodchuck chuck if a woodchuck could chuck wood ?, en castillan, Tres tristes tigres tragaban trigo en un trigal, en italien, Il cuoco cuoce in cucina e dice che la cuoca giace e tace perchè sua cugina non dica che le piace cuocere in cucina col cuoco. La liste serait infinie. Jeux de prononciation destinés aux enfants, aux apprentis d’une langue nouvelle ou aux comédiens. Le jeu consiste à réciter la phrase plusieurs fois de suite, le plus rapidement possible. J’ai enregistré ces tongue twisters en allemand, anglais, arabe, arménien, assyrien, coréen, croate, espagnol, farsi, français, hébreu, italien, japonais, latin, mandarin, polonais, portugais, vietnamien, tagalog, turc. Proposer au modèle une course d’obstacles me semble l’une des définitions de la direction d’acteur. J’ai toujours eu beaucoup de réticence à travailler avec des comédiens. J’ai le plus souvent recours à des modèles doués d’un savoir particulier, parfois excentrique : jouer d’un instrument de musique, jongler, courir le long d’un fil tendu, faire de l’escrime, sauter à l’élastique, parler à l’envers, sténographier, parler une langue étrangère sans jamais l’avoir apprise, voire bégayer. Ces différentes activités croisent deux registres, physiques et langagiers, comme si la parole relevait d’un art de la gymnastique. »
 
 

« Du bégaiement », extrait, Érik Bullot, Trafic, n°75, 2010

 

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Note sur Faux amis
Réalisé en avril 2011 avec un groupe d’étudiants américains de l’Université de Buffalo, ce film explore les situations d’ambiguïté linguistique entre le français et l’anglais à travers la catégorie des faux amis. Dans la pénombre d’un studio transformé parfois en salle de classe, les modèles lisent tour à tour quelques définitions grammaticales et des listes de faux amis, s’exercent à des dialogues nonsensiques, récitent des poèmes doués d'un double sens selon le choix de la langue, manipulent des abécédaires et des cartes à jouer. Autant de rencontres qui provoquent des équivoques de langage, des impairs et des contresens, au gré de la musique pour piano préparé parfois dissonante composée par Arnaud Deshayes. Le français et l'anglais se regardent-ils en chiens de faïence ?

Par ces différents jeux poétiques et visuels, le film rend également hommage à la tradition du film structurel américain grâce à la présence tutélaire de Tony Conrad qui improvise un discours sur l’amitié et ses faux-semblants.

Au cours d'une performance, le poète Steve McCaffery lit son poème Panopticon et multiplie les intrigues et les écarts entre parole, écriture et silence. Regarder. Regarder et observer. Observer le mot lecture. Lire le mot lecture. Regarder l’image du mot lire. Lire le mot image. Les mots se substituent volontiers à l’image. Le film est devenu un alphabet, un glossaire, une anthologie poétique, un traité grammatical. Le cinéma est-il entré dans la demeure du verbe, pour reprendre la formule d’Hollis Frampton ?

Érik Bullot, mars 2012

Présentation

Ce film s’inspire d’une légende locale. Au-dessus de Forcalquier, un village de Haute Provence, près de Manosque, se trouve un très beau paysage lunaire, formé de gros rochers en forme de champignons ou de têtes pétrifiées, appelé « Les Mourres ». Ce paysage délivre un fort sentiment d’étrangeté. On prétend que le nom, « Lei Morres », vient des Maures. Voici la très belle histoire, légendaire, qui circule autour de ce site. Elle provient en fait d’un roman local de Camille Arnaud, publié en 1884 : KU-LI, Histoire de l’an MXX.

 

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« Au Xème siècle, les Sarrasins remontèrent le cours de la Durance, occupèrent Manosque et vinrent mettre le siège devant Forcalquier. L’émir, qui était un homme de goût, eut tout loisir d’apprendre la langue provençale et devint même troubadour. Le soir, tandis que ses troupes regagnaient les grottes qui bordent le ruisseau du Vif, il allait haranguer sous les murs les notables de la ville, surpris et bientôt charmés par ses discours. Le siège s’éternisant, les uns et les autres concluent une sorte de trêve : les paysans, réfugiés derrière leurs remparts, pourraient descendre cultiver les champs à certaines heures et les Arabes échangeraient avec eux de la viande contre des reliques. Les conversations se nouèrent, et l’émir finit par enlever la fille du Seigneur, dont il était épris. Le mariage fut célébré selon les règles. Maures et Provençaux en oublièrent leur haine artificielle. »

 

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L’Alliance est une adaptation de ce récit imaginaire. Tourné en Corrèze, au château de Ventadour notamment, lieu associé au poète Bernard de Ventadour, il décrit le siège des Sarrasins et la passion naissante de l’Émir pour la langue occitane et la fille du Seigneur.

Tourné en son direct, le film est chanté en arabe et en occitan. La musique originale a été composée par Ernest H. Papier d'après un livret comprenant des poèmes de Jaufré Rudel et de B’loul Tirek. Les musiciens sont présents à l’image : traverso et viole d’amour pour les Limousins, zarb et cymbalum pour les Sarrasins. Le caractère chanté et musical accuse le ton poétique, anti-naturaliste, du film.

Le film ne présente pas de reconstitution historique. Il est le rêve d’une époque, assumant la part d’anachronisme et de merveilleux propre à ce récit : stylisation des éléments de décor, confiés au peintre Jean Laube, et des costumes, dus à Christine Thépénier, simplicité de l’intrigue, symétrie des situations, magie naturelle des lieux, sortilèges de l'art combinatoire, vertu du conte.