Note sur Faux amis
Réalisé en avril 2011 avec un groupe d’étudiants américains de l’Université de Buffalo, ce film explore les situations d’ambiguïté linguistique entre le français et l’anglais à travers la catégorie des faux amis. Dans la pénombre d’un studio transformé parfois en salle de classe, les modèles lisent tour à tour quelques définitions grammaticales et des listes de faux amis, s’exercent à des dialogues nonsensiques, récitent des poèmes doués d'un double sens selon le choix de la langue, manipulent des abécédaires et des cartes à jouer. Autant de rencontres qui provoquent des équivoques de langage, des impairs et des contresens, au gré de la musique pour piano préparé parfois dissonante composée par Arnaud Deshayes. Le français et l'anglais se regardent-ils en chiens de faïence ?

Par ces différents jeux poétiques et visuels, le film rend également hommage à la tradition du film structurel américain grâce à la présence tutélaire de Tony Conrad qui improvise un discours sur l’amitié et ses faux-semblants.

Au cours d'une performance, le poète Steve McCaffery lit son poème Panopticon et multiplie les intrigues et les écarts entre parole, écriture et silence. Regarder. Regarder et observer. Observer le mot lecture. Lire le mot lecture. Regarder l’image du mot lire. Lire le mot image. Les mots se substituent volontiers à l’image. Le film est devenu un alphabet, un glossaire, une anthologie poétique, un traité grammatical. Le cinéma est-il entré dans la demeure du verbe, pour reprendre la formule d’Hollis Frampton ?

Érik Bullot, mars 2012

Présentation

Ce film s’inspire d’une légende locale. Au-dessus de Forcalquier, un village de Haute Provence, près de Manosque, se trouve un très beau paysage lunaire, formé de gros rochers en forme de champignons ou de têtes pétrifiées, appelé « Les Mourres ». Ce paysage délivre un fort sentiment d’étrangeté. On prétend que le nom, « Lei Morres », vient des Maures. Voici la très belle histoire, légendaire, qui circule autour de ce site. Elle provient en fait d’un roman local de Camille Arnaud, publié en 1884 : KU-LI, Histoire de l’an MXX.

 

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« Au Xème siècle, les Sarrasins remontèrent le cours de la Durance, occupèrent Manosque et vinrent mettre le siège devant Forcalquier. L’émir, qui était un homme de goût, eut tout loisir d’apprendre la langue provençale et devint même troubadour. Le soir, tandis que ses troupes regagnaient les grottes qui bordent le ruisseau du Vif, il allait haranguer sous les murs les notables de la ville, surpris et bientôt charmés par ses discours. Le siège s’éternisant, les uns et les autres concluent une sorte de trêve : les paysans, réfugiés derrière leurs remparts, pourraient descendre cultiver les champs à certaines heures et les Arabes échangeraient avec eux de la viande contre des reliques. Les conversations se nouèrent, et l’émir finit par enlever la fille du Seigneur, dont il était épris. Le mariage fut célébré selon les règles. Maures et Provençaux en oublièrent leur haine artificielle. »

 

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L’Alliance est une adaptation de ce récit imaginaire. Tourné en Corrèze, au château de Ventadour notamment, lieu associé au poète Bernard de Ventadour, il décrit le siège des Sarrasins et la passion naissante de l’Émir pour la langue occitane et la fille du Seigneur.

Tourné en son direct, le film est chanté en arabe et en occitan. La musique originale a été composée par Ernest H. Papier d'après un livret comprenant des poèmes de Jaufré Rudel et de B’loul Tirek. Les musiciens sont présents à l’image : traverso et viole d’amour pour les Limousins, zarb et cymbalum pour les Sarrasins. Le caractère chanté et musical accuse le ton poétique, anti-naturaliste, du film.

Le film ne présente pas de reconstitution historique. Il est le rêve d’une époque, assumant la part d’anachronisme et de merveilleux propre à ce récit : stylisation des éléments de décor, confiés au peintre Jean Laube, et des costumes, dus à Christine Thépénier, simplicité de l’intrigue, symétrie des situations, magie naturelle des lieux, sortilèges de l'art combinatoire, vertu du conte.

 

LES ENFANTS DE RAYMOND ROUSSEL

scénario


PROLOGUE
Noir

(Voix off)

S : Notre oncle est mort
L : Nous sommes à la recherche
S : À la tête d'une immense fortune
L : Les enfants de Raymond Roussel
S : Notre oncle est mort
L : Le secret de sa fortune est perdu dans ses papiers
S : Sa maison vide
L : Les enfants de Raymond Roussel

PLAN 1. Intérieur jour. Salon
Une table recouverte d’une nappe, avec un chandelier et une carafe, en plan rapproché. Un fatras de papiers, boîtes, albums de cartes postales, livres. Deux mains entrent et sortent du champ régulièrement en prenant et délaissant des documents.

(Voix off) L : Mourir dans ces conditions, c’est à peine croyable ! Nous l’avons si peu connu et il était si riche.
S : Des quittances de loyer, des factures ! J’ai bien peur qu’il ait tout brûlé avant de mourir.
L : C’était sûrement un célibataire pingre.

PLAN 2. Intérieur jour. Salon.

Le salon en plan général. À l’avant-plan, Sylvie scrute avec une loupe des documents. À l’autre bout de la table, Laurence regarde des négatifs à la lumière d’une lampe 1900. Elles sont toutes deux habillées en peignoir. Laurence croque dans des meringues posées sur une assiette blanche. Le mur du fond est une bibliothèque.

S : Il collectionnait des objets inutiles pour meubler sa solitude.
L : (se levant) Laisse tomber ces vieux papiers !

Elle sort du champ par la gauche.

S : Tu as tort (Silence). Il a dû nous confier la clé de sa fortune sous la forme d’un cryptogramme. Ces papiers doivent révéler…
L : (Off) Rien du tout ! C’est honteux. Nous sommes deux nièces malheureuses.
S : Oh, tais-toi ! (Elle se lève et sort par la droite).

Salon vide très bref.

PLAN 3. Intérieur jour. Salon 2.
Un magnétophone à bandes, posé sur un pupitre, devant un mur sur lequel sont épinglés des cartes anciennes et le portrait présumé de l’oncle.

La voix de l’oncle : Je suis poursuivi par le démon du voyage depuis l’âge de 17 ans. J’ai connu la mer de Chine, l’Océan, l’allée des tombes Ming, le palais d’Été, les chaînes du Tibet. J’ai traversé les Indes et le Turkistan. Mon maître fut Schliemann : découvrir dans les lieux mouvementés du voyage les vestiges d’une épopée ancienne a été ma joie et ma consolation.

PLAN 4. Intérieur jour. Salon 2.
Des cartes épinglées au mur. Une plante verte devant un rideau blanc et des lampes 1900. Le magnétophone est posé sur le pupitre. Laurence scrute avec une loupe les cartes ; Sylvie en avant-plan à droite de l’image est assise sur un fauteuil. Elle fume un long cigare et tient un livre de la Comtesse de Ségur à la main. Elles sont toutes deux habillées en pantalon, chemise blanche, gilet, cravate.

La voix de l’oncle : J’ai dilapidé ma fortune, de croisières en courses automobiles et nul regret ne m’atteint lorsque je contemple les cartes du monde, sombres et mélancoliques. Je lis doucement les noms des villes et mon âge se dissout dans l’étendue des paysages.

À la fin de l’enregistrement, Laurence, de dos, commence à chantonner la comptine « Dans un flacon/ Un limaçon/ se tricotait des bottes./ Sur le plancher/ Une araignée/ enfilait sa culotte./ J’ai vu dans le ciel/ Une mouche à miel/ Gratter sa guitare,/ Un rat tout confus/ Sonner l’angélus/ Au son d’la guitare », jusqu’à la fin du plan.

S : Cet enregistrement ne veut rien dire. Il collectionne maintenant les voyages comme des pièces rares. Procédons par ordre : pour déchiffrer un message, il faut inverser le sens de la lecture. Arrête avec tes comptines ! Nous ne sommes plus des enfants.

Elle sort du champ.

S, off : Ainsi une phrase verticale doit être lue tous les deux mots ou à l’horizontal. Il s’agit de multiplier les grilles de lecture. Notre enquête est interrompue par le choix du message chiffré. Est-ce une quittance de loyer ? Une bande magnétique ? Une photo ?

Laurence contenue à chantonner, seule à l’image.

PLAN 5. Intérieur nuit. Grenier.
Sylvie et Laurence rentrent dans une pièce éclairée par des projecteurs de théâtre. Elles sont en chemise de nuit et tiennent des chandeliers. Deux paravents sont disposés à gauche et à droite du plan. Elles rentrent dans le champ sur les côtés.

L : Notre oncle était régisseur au théâtre de l’Odéon, et cleptomane de surcroît. Chaque soir, il ramenait chez lui un projecteur.
S : Tu dis n’importe quoi !
L : Le directeur du théâtre ne l’a jamais beaucoup payé. (Elle se retourne vers S.) Tu penses, avec un tel vice !
S : Régisseur !
L : Son appartement était un théâtre de chambre.

Sylvie éteint les projecteurs un à un. Le noir se fait peu à peu. Il ne reste que les points blancs des chandeliers qu’elles éteignent en soufflant.

S : Cet oncle est une invention de ton esprit malade !
L : Menteuse !

Le noir est complet. Début musique : Offrande musicale, Bach.

S : (chuchoté) L’emplacement en étoile des projecteurs est un Signe. Chaque faisceau de lumière dessine un pays de la Carte.

PLAN 6. Intérieur nuit. Écran blanc.
7 diapositives de radiographies du corps humain sont projetées sur un mur.

Voix off L : Pauvre oncle : il passé sa vie de cliniques en sanatoriums. Les lieux de sa convalescence se sont emplis pour lui d’une sourde tristesse.
S : La carte du monde est l’ombre portée d’un corps humain.
L : Son corps était devenu diaphane. Il cheminait dans des corridors et des antichambres. Tout son argent s’est consumé en soins.
S : Les trajets de ses voyages projettent le dessin de la circulation sanguine.
L : Nous étions sans nouvelles.
S : Cherchons, s’il est encore temps !
L : Partons, s’il est encore temps !

PLAN 7. Intérieur nuit. Mur blanc.
Fin musique.
Le noir s’éclaire d’une lumière rasante : projection d’ombres chinoises. Ce sont des figurines schématiques (corps, animaux) qui s’enflamment.

Voix off

L : Notre oncle était l’Empereur de Chine !
S : Découvrir sur la carte
L : Il traversait les plaines de son royaume enflammé
S : Les signes du trésor
L : Sa vie est un miracle porté à incandescence.
S : Ton Empereur n’est qu’un rêve !
L : Menteuse !
S : Tu as triché !

Une suite d’ombres s’enflamme. Bruit d’allumettes frottées. L’écran devient blanc. Reprise musique.

L : Je déteste les oncles
S : Le théâtre intérieur
L : Perdues pour perdues
S : Tu as triché
L : (Soupir) Si nous pouvions ne jamais vieillir !

Fin musique. Cut.
Générique parlé.

Notes : Tous les plans sont fixes, en cadre large. Les mouvements sont donnés par les déplacements des actrices. Chaque plan doit évoquer un théâtre de marionnettes.


***

Publié dans les « Cahiers Raymond Roussel », n°3, Minard, 2008.

Voir également: Les Calculs des images, Entretien avec Hermes Salceda, Cahiers Raymond Roussel, n°3, Minard, 2008.

Voir le film.

 

 

Note
 
L’image produite par le téléphone mobile semble douée d’une vertu liquide de nature visqueuse. Il suffit de bouger très légèrement le cadre pour que l’ensemble des pixels soit affecté d’une onde de choc qui bouscule les éléments moléculaires de l’image. Lors d’un mouvement plus rapide, la vue se dissout totalement et s’évanouit à la manière d’une gelée lente, au cours de mouvements apparemment chaotiques, avant de se reformer au gré de la coalescence soudaine des pixels. C’est la nature de cette image corpusculaire — impressionniste, mosaïque, tactile, proche des fusains de Seurat — qui donne sa forme au film, The Pencil of Nature. Réalisé en février 2008, ce journal filmé obéit à un principe simple : tourner chaque jour quelques images durant un mois avec un téléphone mobile. J’ai filmé des paysages, mes proches, des touristes, des fenêtres, des objets. J’ai laissé filer le plaisir du filmage sans souci de structure ni de dispositif. Le film est monté au fil de la chronologie. En élisant des impressions fugaces (des ombres sur le sol, de la fumée, un éclat de lumière), entre l’épiphanie et l’insignifiance, en explorant leur capacité à se constituer comme des souvenirs volatiles, à la fois tenaces et toujours susceptibles de s’effacer, le film ne fait qu’étendre les qualités de l’image propre au téléphone mobile au domaine de la mémoire, comme si la force du souvenir reposait sur l’imprécision tactile de la vue.
 
Pour rompre le caractère par trop subjectif de ce journal, j’ai confié l’écriture de la musique à un compositeur, Arnaud Deshayes, et celle du commentaire à Jean Breschand, réalisateur, écrivain. Le journal filmé devient un lieu d’hospitalité et de méditation. Le titre fait référence au premier livre de photographie, dû à William Henry Fox Talbot, The Pencil of Nature, publié en 1844.

Érik Bullot, juin 2009

 

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Commentaire

Jean Breschand



Dedans
Je suis dedans et ça tourne
à l’intérieur

Chaque arbre est une fenêtre

L’enfant
De toute façon

Pas d’image qui ne tremble

Fixe ce n’est pas une image
C’est un ordre

Pas d’image qui ne soit un désordre

Peu importe
Seul importe le tremble

Il bruit même sans le vent

Entendre et faire écouter

Miettes
Éclats

Instants
Présent

Films en boîte
Téléphone écran

De cette terre
de quoi
nous souviendrons nous ?

Du cœur palpitant des taxis
Quoi d’autre ?

Ah si
On marchait
Oui
C’est ça
En ce temps-là, on marchait

Voilà
L’infini des volumes
dressés sur leur tranche

L’infini est un effrayant steadycam

De quoi se sont-ils souvenus ?

Nous voilà
Au milieu du nouveau monde

On marchait par les jardins
Il y avait des voix et des visages

Nous voilà
Demain est ici aujourd’hui

Alors nous nous parlons à nous-mêmes
De ce temps où nous gardions des éclats

De la fumée dans les yeux

Nous marchions sur la terre
Nous étions nos propres enfants

Les Terriens parlent aux Terriens

Nous sommes
De toute façon
L’enfant

***

 

Voir The Pencil of Nature.