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Suite à l’élection d’une majorité indépendantiste au Parlement catalan, réunissant trois forces politiques, de la droite libérale à l’extrême gauche, un référendum sur l’indépendance de la Catalogne, déclaré illégal par le gouvernement espagnol, fut organisé le 1 octobre 2017. Il a donné lieu à une répression violente, suscitant une indignation internationale, tout en cristallisant au sein d’une partie de la population un fort sentiment de solidarité. À la suite du oui remporté à 90 %, le président Carles Puigdemont déclare, le 14 octobre, respecter le mandat du peuple afin que la Catalogne se convertisse en un « état indépendant en forme de République » et suspend, dès la fin des applaudissements, « les effets de la déclaration d’indépendance » pour ouvrir la porte au dialogue. La République aura duré quarante-six secondes.

Comment rendre compte d’une situation suspendue, flottante, irrésolue ? Pour être fidèle à la circonstance, le film ne doit-il pas rester lui-même en puissance, ouvert, processuel ? Cinéma du possible, et non du réel. Avec l’aide du Centre de culture contemporaine de Barcelone (CCCB) et la complicité de Boris Monneau, nous avons réuni dix participants du 25 au 27 octobre 2019 : jeunes artistes et étudiants en cinéma, catalans ou résidents en Catalogne, basques ou madrilènes, venus d’Argentine ou de Colombie, intéressés par la politique en général et la situation catalane. L’atelier a alterné de longs moments de débat, parfois animés, avec la lecture filmée de discours historiques : le discours du Roi du 3 octobre 2017 sur l’unité de l’Espagne, la conclusion du juge Javier Zaragoza assimilant le procés à un coup d’état, la définition de la sédition tirée du code pénal espagnol, la plaidoirie finale de Carme Forcadell sur la liberté parlementaire. Des images de presse, actuelles et historiques, ont été proposées aux participants pour être commentées. Si l’atelier fut pensé dans un premier temps comme une conversation, en chambre, à la manière d’une parenthèse, les manifestations qui ont ponctué le week-end à Barcelone, les émeutes urbaines nocturnes (nous étions seulement onze jours après l’annonce de la sentence) ont suscité d’âpres débats parmi les participants. Doit-on filmer l’événement ? Les avis étaient partagés. Nous sommes finalement sortis, caméra et micro au poing, pour filmer la manifestation indépendantiste, ponctuée de chants et d’applaudissements, tout en questionnant dès notre retour nos choix et nos stratégies.

Film-conversation, Octobre à Barcelone tente de concilier, selon le vœu de Meritxell, l’une des participantes, la ligne et le cercle. « Quel est le film possible sur le procés ? », s’interroge-t-elle. « Doit-il être une ligne tendue vers un point de délivrance ou, au contraire, un cercle qui insiste sur la répétition des crises ? » Cette réflexion, énoncée au début du film, a guidé la composition du film : d’un côté, une série de chapitres, aux titres programmatiques (Le film possible, De la transition, Contrechamp, Du raccord, La trahison des images, Du langage, Autodétermination, Hors-champ, Coda), respectant peu ou prou la chronologie linéaire de l’atelier et le fil discursif des débats ; de l’autre, un jeu de rimes visuelles, le retour des lectures et des portraits, un principe polyphonique et musical, accusant la circularité des motifs.

Érik Bullot