Quatuor 10

 

NOTE SUR LE FILM

D’inspiration surréaliste et fantastique, doué d’un style précieux et baroque, l’imaginaire de l’écrivain André Pieyre de Mandiargues se situe à l’interface de la voyance et du langage, dans une sorte d’en deçà du visible. Où se forment les images ? Ne sont-elles pas tout entières encloses dans le langage ? Le cinéma n’est-il pas, dès lors, étranger à son art ? Première équation.

Difficile également aujourd’hui d’aborder le caractère souvent masculin de son imaginaire. Comment lire aujourd’hui Mandiargues en termes de genre ? Où se trouve la place d’une parole féminine qui ne soit pas soufflée par l’homme ? Il est curieux à cet égard d’observer l’influence des artistes femmes au cours de sa carrière. Leonor Fini, Bona de Mandiargues, Meret Oppenhemin, Leonora Carrington l’ont accompagné au fil du temps. Sont-elles les dactylographes invisibles, les subalternes ou les ouvrières secrètes de l’œuvre ? Seconde équation.

Réalisé dans un contexte pédagogique à l’École nationale supérieure d’art de Bourges, à l’invitation d’Alexandre Castant, Le Quatuor ambigu tente de résoudre les équations. Quatre jeunes femmes, inspirées des quatre artistes, s’attachent à lire, à déchiffrer, à dicter le texte de Mandiargues, à la manière de copistes ou de médiums, découpant les mots pour en révéler la mécanique particulière avant de délivrer à leur tour leur propre parole.

On est souvent frappé par le caractère dissonant, rêche, grinçant de l’écriture du poète. “Je pense à Webern surtout”, écrit-il, “à ses jeux brefs de sonorités, à ses notes ou groupes de notes qui bondissent comme des balles, qui surgissent d’on ne sait où, montent ou tombent dans on ne sait quoi, s’apparentent aux mots purs, détachés du contexte, dans la poésie moderne.” L’écriture, dit-il, doit faire entendre des grincements de girouette.

Par son langage d’objets, sa composition musicale, ses jeux hermétiques et ses masques, Le Quatuor ambigu se propose d’offrir des énigmes dissonantes en guise de clés.

Paris, novembre 2020

 

Octobre Website

 

Suite à l’élection d’une majorité indépendantiste au Parlement catalan, réunissant trois forces politiques, de la droite libérale à l’extrême gauche, un référendum sur l’indépendance de la Catalogne, déclaré illégal par le gouvernement espagnol, fut organisé le 1 octobre 2017. Il a donné lieu à une répression violente, suscitant une indignation internationale, tout en cristallisant au sein d’une partie de la population un fort sentiment de solidarité. À la suite du oui remporté à 90 %, le président Carles Puigdemont déclare, le 14 octobre, respecter le mandat du peuple afin que la Catalogne se convertisse en un « état indépendant en forme de République » et suspend, dès la fin des applaudissements, « les effets de la déclaration d’indépendance » pour ouvrir la porte au dialogue. La République aura duré quarante-six secondes.

Comment rendre compte d’une situation suspendue, flottante, irrésolue ? Pour être fidèle à la circonstance, le film ne doit-il pas rester lui-même en puissance, ouvert, processuel ? Cinéma du possible, et non du réel. Avec l’aide du Centre de culture contemporaine de Barcelone (CCCB) et la complicité de Boris Monneau, nous avons réuni dix participants du 25 au 27 octobre 2019 : jeunes artistes et étudiants en cinéma, catalans ou résidents en Catalogne, basques ou madrilènes, venus d’Argentine ou de Colombie, intéressés par la politique en général et la situation catalane. L’atelier a alterné de longs moments de débat, parfois animés, avec la lecture filmée de discours historiques : le discours du Roi du 3 octobre 2017 sur l’unité de l’Espagne, la conclusion du juge Javier Zaragoza assimilant le procés à un coup d’état, la définition de la sédition tirée du code pénal espagnol, la plaidoirie finale de Carme Forcadell sur la liberté parlementaire. Des images de presse, actuelles et historiques, ont été proposées aux participants pour être commentées. Si l’atelier fut pensé dans un premier temps comme une conversation, en chambre, à la manière d’une parenthèse, les manifestations qui ont ponctué le week-end à Barcelone, les émeutes urbaines nocturnes (nous étions seulement onze jours après l’annonce de la sentence) ont suscité d’âpres débats parmi les participants. Doit-on filmer l’événement ? Les avis étaient partagés. Nous sommes finalement sortis, caméra et micro au poing, pour filmer la manifestation indépendantiste, ponctuée de chants et d’applaudissements, tout en questionnant dès notre retour nos choix et nos stratégies.

Film-conversation, Octobre à Barcelone tente de concilier, selon le vœu de Meritxell, l’une des participantes, la ligne et le cercle. « Quel est le film possible sur le procés ? », s’interroge-t-elle. « Doit-il être une ligne tendue vers un point de délivrance ou, au contraire, un cercle qui insiste sur la répétition des crises ? » Cette réflexion, énoncée au début du film, a guidé la composition du film : d’un côté, une série de chapitres, aux titres programmatiques (Le film possible, De la transition, Contrechamp, Du raccord, La trahison des images, Du langage, Autodétermination, Hors-champ, Coda), respectant peu ou prou la chronologie linéaire de l’atelier et le fil discursif des débats ; de l’autre, un jeu de rimes visuelles, le retour des lectures et des portraits, un principe polyphonique et musical, accusant la circularité des motifs.

Érik Bullot

 

Consulter

Clàudia Rius, El Procés i el cinema del possible, Núvol.
Roberta Bosco, Un experimento visual sobre el ‘procés’ inaugura el Xcèntric, El País, 17 janvier 2020.

Comment activer, animer, voire réanimer un document ? Où se situe la ligne de démarcation qui sépare l’archive de son actualisation ? Opérant par rapprochements et raccords, sous la forme d’un collage de photographies, de sons, d’extraits de films et de citations, ce film se tient lui-même sur le seuil, partagé entre l’exposé didactique et l’allégorie. Il est l’ombre portée du film Nouveau Manuel de l’oiseleur.

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COMMENTAIRE

1
Lorsque je fus introduit auprès d’Oskar Fischinger, raconte John Cage, il se mit à me parler de l’esprit qui se trouve inclus dans chacun des objets de ce monde. Or cet esprit, me disait-il, il suffit, pour le libérer, d’effleurer l’objet, d’en tirer un son. Voilà l’idée qui m’a conduit à la percussion. Je n’ai cessé, au cours de toutes les années qui ont suivi, de palper les choses, de les faire sonner et résonner, pour découvrir quels sons elles contenaient.

2
J’ai étudié pendant longtemps, écrit Freud, une malade dont la névrose avait subi une transformation inhabituelle. À la suite d’une expérience traumatique, cette névrose commença comme une hystérie d’angoisse caractérisée, et persista quelques années. Mais un jour, elle se transforma en une névrose obsessionnelle des plus graves. Ce cas pouvait peut-être prétendre à une valeur de document bilingue et montrer comment un contenu identique est exprimé dans les deux névroses en des langues distinctes.

3
Sommes-nous en train de profaner les objets et les collections ? Une fois profané, ce qui n’était pas disponible et restait séparé perd son aura pour être restitué à l’usage. Car profaner ne signifie pas seulement abolir et effacer les séparations, mais apprendre à en faire un nouvel usage.

4
Visiter ces collections rappelle le passage d’une frontière. Nous pénétrons moins dans un pays qu’à l’intérieur d’une image. Pour l’étranger que nous sommes il n'y a d'autres moyens que l’espionnage.

5
Nous savons bien que les traces de notre présence, subsistent et demeurent sur la terre, après notre disparition, nous dit Marcel Belline, elles ne disparaissent jamais complètement.

6
Certains sons, transposés, passés à l’envers ou réverbérés se détachent de toute référence comme de toute anecdote, et se présentent alors comme des matériaux originaux pour un nouvel usage.

7
Une archive se doit d’être idiomatique, et donc à la fois offerte et dérobée à la traduction. Singularité irremplaçable d’un document à interpréter, à répéter, à reproduire, dans son unicité originale.

Visible sous la forme de signes décoratifs, de jouets, de pièges, de sifflets, de plumes ou de cibles, le motif des oiseaux, souvent lié à l’activité de la chasse, est très présent dans les réserves du Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem). Support de fascination et objet d’une capture, l’oiseau trouble la frontière entre l’inerte et le vivant. Un oiseau est-il un document ? Les réserves d’un musée de civilisation peuvent-elles être perçues comme un miroir aux alouettes ? S’agit-il d’œuvrer à une libération du document, à l’instar de la libération animale ? Telles sont les questions posées par ce film visionnaire et poétique, tourné dans les réserves du Mucem à Marseille.

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Le carton au début du film Les statues meurent aussi pourrait être utilement paraphrasé pour introduire cette charmante visite dans les réserves du Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem) : « Quand les espèces animales ont disparu, elles entrent dans l’Histoire. Quand les pièges qui servaient à les attraper n’ont plus d’utilité, ils sont conservés au Musée. Cette botanique de la mort, c’est ce que nous appelons la culture. » Ce documentaire ressemble à un voyage de science-fiction prophétisant la sixième extinction, déjà en cours. Le cinéma comme un anti-miroir aux alouettes.

Pierre Oscar Lévy, présentation pour le site Tënk

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COMMENTAIRE

1. Les miroirs pour la chasse aux alouettes sont composés d'un morceau de bois présentant deux faces plates et longues qui forment au sommet, par leur réunion, une arête souvent courbe, quelquefois droite.

2. Ces miroirs imitent un globe de feu que les alouettes viennent contempler d'assez près pour qu'on puisse les tirer et même les prendre au filet.

3. En frouant, on fait venir tous les oiseaux, et surtout les petits, et lorsqu'on entend des pies, des merles, on imite le cri de ces oiseaux en pipant…

4. Les mots sont en général des pétrifications qui provoquent en nous des réactions mécaniques. Le rossignol est un accessoire éternel, la vedette du répertoire lyrique, le réveillon des adultères, le confort des bonnes amoureuses. L'allégorie est une manière d'assassinat, puisqu'elle supprime l'objet et lui vole son sens propre. Ce sont les animaux sans défense, les plantes et les arbres qu'on utilise.

5. Une serinette est une boîte à musique assimilable à un orgue dont on joue par le moyen d’une manivelle. Une serinette est destinée à apprendre des mélodies courtes à des oiseaux siffleurs.

6. - Une étoile, un galet roulé par le torrent, un décor en trompe-l’œil, un animal vivant sont-ils des documents ? - Non. On appelle documents des catalogues d’étoiles, les trophées d’un cabinet de curiosité, des oiseaux exposés dans un musée.